Aller à la page d'accueil. | Aller au contenu. | Aller à la navigation |

 
 
Document Actions

La Société des Missions Etrangères de Paris par le père Raymond Rossignol

 

La Société des Missions Etrangères de Paris

P. Raymond Rossignol

I. APERÇU HISTORIQUE

La plupart des Congrégations religieuses et des Sociétés de Vie Apostolique doivent leur existence à la personnalité, au zèle, à la vision et au charisme d'un fondateur bien identifié. Le cas de la Société des Missions Étrangères de Paris (MEP) est différent. Certes, trois hommes jouèrent un rôle décisif dans la fondation de ce qui devait devenir la première Société missionnaire regroupant des prêtres diocésains. Mais avant de parler de ceux qu'on considère, non sans raison, comme les fondateurs de cet institut missionnaire, il est important de rappeler la situation de la Mission en Asie au 17e siècle. En fait, les trois « vicaires apostoliques » répondirent à un appel qui émanait de l'Asie qui rejoignait les soucis du Saint-siège à Rome et qui fut présenté à des groupes de catholiques fervents en France.

1-Regard sur la Mission en Asie au 17e siècle

 

Conformément au traité de Tordesillas (1494) que le Pape Alexandre VI avait signé avec l'Espagne et le Portugal, il incombait à ces deux puissances de promouvoir l'évangélisation dans les nouveaux territoires que leurs navigateurs avaient déjà découverts ou découvriraient. Si ce traité conférait à ces pays un certain monopole sur l'organisation de l'activité missionnaire dans ces régions, il leur imposait aussi l'obligation d'y promouvoir l'évangélisation.

Le Portugal, un petit pays qui à l'époque ne comptait sans doute pas plus d'un million et demi d'habitants, s'était donc vu confier la responsabilité de l'organisation de la Mission en Asie. Faisant appel à des religieux, portugais ou non, il assurait aux missionnaires un passage gratuit sur ses navires, un viatique et diverses dotations destinées aux constructions d'églises, de résidences, etc. Même si aujourd'hui nous considérons comme aberrante une telle collusion entre un pouvoir « colonial » et la diffusion de l'Évangile, force est de constater que c'est dans le cadre du « patronage portugais » qu'exercèrent leur apostolat de grandes figures missionnaires aussi remarquables que St François Xavier, Matteo Ricci, De Nobili et bien d'autres. De belles communautés chrétiennes turent fondées. A la fin du 16e siècle, il y avait un archevêché à Goa avec pour suffragants Cochin, Malacca, Macao et Funai.

Pour autant le Saint-siège ne pouvait se satisfaire indéfiniment de cette dépendance excessive à l'égard des souverains ibériques et éprouvait le besoin de reprendre en main plus directement l'organisation de l'activité missionnaire en Asie. C'est dans ce but que fut fondée en 1622 la Congregatio de Propaganda Fide.

 

Un appel en provenance de l'Asie

 

Au 17e siècle, plusieurs communautés chrétiennes d'Asie subirent de terribles persécutions. L'Eglise du Japon qui comptait environ quatre cent mille chrétiens fut anéantie. Les chrétientés du Vietnam, quant à elles, faisaient alors preuve d'un remarquable dynamisme. Dans la seule région du Tonkin on comptait jusqu'à quinze mille baptêmes d'adultes par an. Il aurait fallu de nombreux prêtres pour s'en occuper, d'autant que ces nouvelles communautés chrétiennes étaient fréquemment victimes de persécutions sanglantes Les missionnaires étrangers étaient alors mis à mort ou expulsés, et les chrétiens restaient sans prêtres.

Un Jésuite d'origine française, le P. Alexandre de Rhodes, avait été expulsé cinq fois du Vietnam. C'était un missionnaire à la fois très zélé et remarquablement doué. Grâce à ses talents linguistiques exceptionnels, il avait non seulement bien appris le vietnamien mais il avait aussi mis au point un alphabet permettant d'écrire cette langue avec des caractères romains. Il savait combien les chrétiens avaient à souffrir en temps de persécution. L'un de ses catéchistes avait été décapité devant lui... Il comprit que la seule façon d'assurer la survie et le développement de ces jeunes communautés consistait à ordonner des prêtres locaux, lesquels en temps de persécution, pourraient se cacher plus facilement que les missionnaires étrangers et ne seraient pas expulsés. Il vint à Rome et plaida pour l'envoi au Vietnam non plus seulement de missionnaires religieux, mais aussi d'évêques qui pourraient ordonner des prêtres vietnamiens.

 

A Rome, la démarche du P. Alexandre de Rhodes est bien accueillie

 

La nouvelle Congrégation pour la Propagation de la Foi écouta le P. Alexandre de Rhodes avec attention et le plus grand intérêt. En fait, sa requête rejoignait le souci du Saint-Siège. Toutefois, celui-ci devait ménager la susceptibilité - de nos jours nous dirions « les droits acquis » - des souverains de l'Espagne et du Portugal. De plus, Rome ne disposait alors ni de personnel, ni de moyens financiers, ni de la logistique nécessaire pour envoyer des missionnaires en Asie, leur assurer des moyens de subsistance et soutenir leurs activités Apostoliques (L'oeuvre de la Propagation de la Foi ne vit le jour qu'en 1822 !). Le premier secrétaire de la Congrégation, Mgr Ingoli, ne manquait ni d'ardeur ni de lucidité. Il adressa diverses suppliques à des supérieurs généraux d'ordres religieux. Il rédigea de multiples rapports dans lesquels il déplorait le trop petit nombre de missionnaires, l'absence d'un clergé local, l'ingérence des autorités civiles dans les affaires religieuses et en particulier l'impossibilité de promulguer les décisions du Saint-siège sans le « placet » de Madrid ou de Lisbonne. Bref ! La Congrégation Romaine était consciente de la nécessité de rectifier certaines anomalies dans l'organisation de l'activité missionnaire en Asie, mais malheureusement elle n'avait pas les moyens de ses objectifs !

Le P. Alexandre de Rhodes passa trois ans à Rome. On ne contesta pas le bien-fondé de sa requête, laquelle d'ailleurs confirmait l'évaluation que la nouvelle Congrégation avait déjà faite des besoins de la Mission en Asie. Néanmoins, le Saint-siège estima ne pas être à même de lui donner satisfaction, principalement à cause des réactions prévisibles des rois d'Espagne et du Portugal dont le soutien pour la continuation de l'activité missionnaire dans les nouveaux territoires était considéré comme absolument nécessaire. En 1652, le P. Alexandre de Rhodes partit pour Paris où, lui avait-on dit, il pourrait peut-être trouver de l’aide.

 

Des catholiques de France entendent l'appel du P. Alexandre de Rhodes.

 

Arrivé à Paris, le P. Alexandre de Rhodes fut mis en contact avec la Compagnie du Saint Sacrement, une association fondée en 1630 par Henri de Lévis, duc de Ventadour, et déjà implantée dans quarante villes de France. Elle regroupait des laïcs et des ecclésiastiques jouissant d'une grande influence dans la société. On comptait parmi ses membres des membres de la noblesse (comtes. marquis, barons), des magistrats, des évêques, des archevêques, des abbés de monastère Cette association recherchait avant tout le progrès spirituel de ses membres, en particulier par la dévotion au Saint Sacrement; mais elle leur proposait aussi toutes sortes de bonnes oeuvres: soin des malades, aide aux pauvres, visite des prisonniers, formation spirituelle des chrétiens, etc. De plus, elle avait déjà songé à fonder des séminaires pour la formation de missionnaires en vue de l'évangélisation des pays lointains et avait entrepris, sans succès, jusqu'alors, diverses démarches dans ce sens.

Les membres de cette Compagnie furent donc fort intéressés par le rapport du P. De Rhodes sur les besoins des Églises d'Asie et par son projet. Cet appel les confirmait dans le bien-fondé de leur propre projet. En outre, grâce à leur position dans la société et à leurs relations avec les plus hautes autorités du royaume, ils seraient sans doute à même de trouver les ressources financières nécessaires pour la réalisation de cette entreprise.

Le P. de Rhodes fut mis en contact aussi avec un groupe de jeunes ecclésiastiques, membres d'une autre association appelés « les Bons Amis ». En fait, il s'agissait surtout d'étudiants, qui ne disposaient encore ni de grandes ressources financières ni d'importantes relations, mais qui éprouvaient le besoin de vivre ensemble ou de se retrouver fréquemment sous la direction d'un autre Jésuite, le P. Bagot, pour « développer leur vie spirituelle dans l'amitié ». Eux aussi se sentirent profondément interpellés par l'appel du missionnaire expulsé du Vietnam, et quelques-uns parmi eux se portèrent aussitôt volontaires pour partir vers l'Asie.

Très vite commencèrent de multiples démarches auprès de diverses personnalités, en France et à Rome. Des comités furent créés, des dossiers furent préparés, des candidats furent sélectionnés. L'Assemblée du Clergé de France appuya ces initiatives. Des projets furent élaborés et plusieurs responsables se rendirent à Rome, à diverses reprises, pour les défendre et donner des garanties de soutien à cette entreprise apostolique Tout ceci aboutit, en 1658, à la nomination de trois vicaires apostoliques pour l'Asie: Mgr François de Laval Montmorency, Mgr François Pallu et Mgr Lambert de La Motte. Mais Mgr François de Laval Montmorency fut finalement nommé vicaire apostolique du Canada - où il est aujourd'hui vénéré comme le principal fondateur de l'Église dans ce pays. Pour prendre sa place en Asie, un autre vicaire apostolique fut désigné en 1660: Mgr Ignace Cotolendi.

Ce sont ces trois vicaires apostoliques (Mgr François Pallu, Mgr Lambert de La Motte et Mgr Ignace Cotolendi) qui sont considérés comme les fondateurs de la Société MEP. Ce sont eux en effet qui assumèrent la direction des trois premières équipes de prêtres diocésains (et de laïcs!) qui partirent pour l'Asie. Ce sont eux aussi, et en particulier le premier, François Pallu, qui posèrent les jalons de l'organisation de la première Société de prêtres diocésains au service de la Mission à l'extérieur.

Il est néanmoins fort important de souligner, d'une part, que toutes ces démarches furent entreprises pour répondre à un appel pressant en provenance d'Asie et, d'autre part, qu'un certain nombre de catholiques en France (prêtres et laïques) avaient eux-mêmes compris la nécessité d'un engagement au service de la Mission ailleurs. Avant de parler de la « spiritualité missionnaire », il n'est pas sans intérêt de remarquer comment les efforts que faisaient les membres de la « Compagnie du Saint Sacrement » et les « Bons Amis » pour progresser dans leur vie spirituelle avaient abouti à une prise de conscience de leurs responsabilités missionnaires.

2. La fondation de la Société des Missions Étrangères de Paris

Les instructions données aux Vicaires Apostoliques

 

Comme le nom l'indique, un vicaire apostolique est une personne mandatée par le Pape. L'institution n'était pas nouvelle. Déjà au IVe siècle on appelait vicaire apostolique un évêque chargé de visiter un diocèse au nom du Pontife Romain. Au XIIe siècle, l'expression désignait non plus le visiteur mais l'administrateur d'un diocèse délégué par le Saint-Père, à titre provisoire. Au début du XVIIe siècle, des vicaires apostoliques furent nommés en Hollande, et ce, jusqu'au rétablissement de la hiérarchie en l853.

La dépendance d'un vicaire capitulaire vis-à-vis du Pape est plus directe que celle d'un évêque résidentiel. Il n'est donc pas surprenant que le Saint-siège ait donné aux premiers vicaires apostoliques envoyés en Asie des instructions précises.

Elles avaient été longuement préparées, revues par les Cardinaux et signées par le Secrétaire de la Congrégation de la Propagande. Elles furent envoyées à Paris le 10 novembre 1659. Elles étaient divisées en trois chapitres.

Le premier chapitre traitait des mesures à prendre avant le départ: les vicaires apostoliques devaient nommer des procureurs qui auraient pour mission de trouver d'autres volontaires pour rejoindre les missionnaires déjà partis et des ressources pour soutenir cette entreprise apostolique.

Le deuxième chapitre contenait des instructions relatives au voyage: on leur conseillait de voyager par voie de terre, d'éviter les régions où se trouvaient les Portugais et d'envoyer à Rome des rapports sur la situation de l'Église dans les pays qu'ils traverseraient.

Le troisième chapitre concernait l'activité des vicaires apostoliques après leur arrivée en Asie. Ils devaient, entre autres choses, considérer comme absolument prioritaire la promotion d'un clergé local, étant entendu cependant qu'aucune ordination d'évêque ne pouvait être considérée sans en avoir d'abord référé à Rome.

Mais ce chapitre contenait aussi des directives relativement élaborées sur ce que nous appellerions aujourd'hui l'« inculturation ». On y lit par exemple: « Ne mettez aucun zèle, n'avancez aucun argument pour convaincre ces peuples de changer leurs rites, leurs coutumes et leurs moeurs, à moins qu'elles ne soient évidemment contraires à la religion et à la morale. Quoi de plus absurde que de transporter chez les Chinois la France, l'Espagne, l'Italie ou quelque autre pays d'Europe? N'introduisez pas chez eux nos pays, mais la foi, cette foi qui ne repousse ni ne blesse les rites ni les usages d'aucun peuple pourvu qu'ils ne soient pas détestables, mais; bien au contraire, veut qu'on les garde et les protège (...) ». Dans les lignes suivantes, il est demandé aux missionnaires d'éviter de faire sans cesse des comparaisons avec leur pays d'origine, mais d'être attentifs aux valeurs qu'ils pouvaient découvrir et « d'admirer et de louer ce qui mérite louange ».

Toutefois, ces instructions contenaient une autre consigne qui prescrivait aux vicaires apostoliques de recourir à Rome pour toute décision grave: « Ne réglez donc aucune affaire d'importance sans en avoir reçu mandat de la Sacrée Congrégation, et rendez-lui compte par écrit de ce que vous aurez fait, dans l'accomplissement de votre charge, suivant les circonstances (...) ». Malheureusement, dans plusieurs cas, cette dernière directive rendit vaine les recommandations précédentes. Par exemple, Mgr François Pallu et Mgr Lambert de la Motte n'obtinrent jamais la permission de célébrer la liturgie en chinois. On leur répondit que les prêtres chinois devaient au moins savoir lire le latin, même s'ils ne pouvaient pas le comprendre! Mgr Lambert de la Motte n'obtint pas la permission d'autoriser les chrétiens à manger de la viande pendant les très importantes festivités organisées en Asie à l'occasion du « Nouvel An » local, si celles-ci tombaient le Vendredi ou pendant le Carême, parce que ces festivités « n'avaient rien à voir avec l'Église et ne représentaient aucun mystère de la foi chrétienne »! Mgr Lambert de la Motte et Mgr Laneau furent réprimandés parce qu'ils avaient permis à des missionnaires de s'habiller comme les moines bouddhistes!3

Avec le recul du temps, on ne peut qu'admirer la perspicacité et les principes missiologiques des auteurs des instructions adressées aux vicaires apostoliques, mais, à l'évidence, une telle vision de l'activité missionnaire n'était pas alors partagée par l'ensemble des membres de la Curie Romaine.

 

Des voyages fort périlleux

 

Un nombre relativement élevé de candidats s'étaient proposés pour accompagner les vicaires apostoliques et les seconder dans leur tâche: des prêtres, mais aussi des laïcs. Deux prêtres et six laïcs qui avaient été initialement retenus furent par la suite jugés inaptes. Finalement dix-sept personnes (trois évêques, onze prêtres et trois laïcs) s'engagèrent dans cette nouvelle aventure missionnaire.

En dépit des conseils de Rome les encourageant à voyager par voie de terre, dans un premier temps, les vicaires apostoliques essayèrent de trouver des bateaux pour atteindre l'Asie en contournant l'Afrique. Ayant échoué, ils partirent de Marseille en direction de Malte et de la Syrie et continuèrent leur voyage par voie de terre.

Mgr Lambert de La Motte, accompagné de deux prêtres, quitta la France en juin 1660. Mgr Cotolendi, accompagné de deux prêtres et d'un laïc en juin 1660. Mgr Pallu, accompagné de sept prêtres et de deux laïcs le 3 janvier 1662. En tout, dix-sept missionnaires quittèrent la France pour l'Asie. Huit moururent en route. Parmi eux, Mgr Cotolendi qui fut inhumé sur les rivages orientaux de l'Inde. Ayant appris le décès de Mgr Cotolendi et de plusieurs autres missionnaires, Mgr Pallu, qui se trouvait encore en Inde, écrivit à Paris: « Voilà le pont commencé (...) Trop heureux si nos carcasses et nos os, aussi bien que ceux de nos chers fils, pouvaient servir de pilotis pour l'affermir et faire un chemin plein et ouvert à des braves missionnaires4». C'est après un voyage de plus de deux ans que chacun de ces groupes put atteindre Ayuthia, en Thaïlande, l'un des rares endroits où des étrangers pouvaient alors débarquer en sécurité.

Après une telle hécatombe qui avait privé ces équipes missionnaires de la moitié de leurs effectifs, il était essentiel de s'assurer de l'arrivée de renforts.

 

La fondation du Séminaire des Missions Étrangères

 

Conformément aux instructions reçues de Rome, avant de quitter la France les vicaires apostoliques avaient désigné des procureurs auxquels ils avaient demandé, en particulier, de fonder un séminaire pour y accueillir de nouveaux candidats pour la mission et les préparer à leur tâche. Certains de ces procureurs étaient membres de la Compagnie du Saint Sacrement, mais en fait c'est l'ensemble de cette association qui portait ce souci.

De multiples démarches aboutirent finalement à l'acquisition de quelques pavillons, situés à l'angle actuel de la rue du Bac et de la rue Babylone. Ils avaient d'ailleurs été achetés ou construits par un évêque de Babylone qui avait voulu en faire un « séminaire pour les Missions »! Mais lui-même n'ayant pu rejoindre Babylone, passée entre temps sous la domination des Turcs, les bâtiments étaient quasiment vides. Ils furent cédés aux représentants des vicaires apostoliques et devinrent le « Séminaire des Missions Étrangères » dont la fondation fut approuvée par le roi Louis XIV en juillet 1663, par l'Ordinaire du lieu, et finalement par Rome le 10 août 1664.

 

Une émanation de l'Église de France

 

C'est habituellement la date de la fondation du séminaire de la rue du Bac qui est retenue comme date de fondation de la Société MEP. Les besoins des communautés chrétiennes d'Asie et le souhait de Rome de prendre plus directement en main l'activité missionnaire dans ce continent jouèrent assurément un rôle fort important dans les diverses initiatives qui aboutirent à la naissance de cette Société. Toutefois, c'est grâce à des groupes de catholiques fervents de France que furent prises les mesures concrètes qui permirent cette fondation. L'Église de France dans son ensemble; à travers l'« Assemblée du clergé », non seulement appuya ces diverses démarches mais alloua six mille livres - somme non négligeable à l'époque - aux nouveaux vicaires apostoliques.

De plus, les prêtres qui se mettaient au service de ces derniers étaient des prêtres diocésains mis à la disposition de la mission à l'extérieur par des évêques de France. Jusqu'en 1840, seuls des prêtres ou des sous-diacres incardinés dans leur diocèse d'origine étaient admis au séminaire de la rue du Bac. On renonça très vite - peut-être trop vite ? - à accepter des laïcs parce qu'on avait été déçu par leur manque de persévérance.

Il est donc légitime de considérer la Société MEP comme une émanation de l'Église de France. De leur côté, les missionnaires MEP avaient conscience d'être envoyés par leur Église d'origine avec laquelle, dans la mesure du possible, ils entretenaient des relations épistolaires et de laquelle ils attendaient une aide spirituelle, voire des secours financiers.

3. Plus de trois siècles d'activité missionnaire

Il n'est évidemment pas possible de retracer ici, même brièvement, l'histoire de 340 années d'activité missionnaire. On peut cependant rappeler les débuts fort difficiles de la Société MEP, mentionner brièvement son organisation, souligner ses principaux objectifs et indiquer les plus importants moyens qu'elle se donnait pour les atteindre.

 

Les responsabilités territoriales des vicaires apostoliques

 

Avant de quitter l'Europe, Mgr Pallu avait été nommé vicaire apostolique du Tonkin et administrateur des cinq provinces chinoises les plus proches. Mgr Lambert de La Motte devenait vicaire apostolique de la Cochinchine et administrateur des autres provinces de la Chine méridionale. Quant à Mgr Cotolendi, il était nommé vicaire apostolique de Nankin et administrateur de la Chine orientale ainsi que de la Tartarie et de la Corée!

Arrivés en Thaïlande, les deux vicaires apostoliques qui étaient encore en vie comprirent qu'ils ne pourraient jamais assumer de telles responsabilités. D'une part, ils ne pourraient jamais parcourir toutes ces régions et, d'autre part, ils avaient besoin d'un endroit comme la Thaïlande - qui n'avait pas été inclus dans leurs mandats territoriaux - où ils puissent séjourner en paix et ouvrir un séminaire. Le Saint-siège se rangea à leur point de vue et modifia l'étendue de leurs responsabilités: les territoires de Thaïlande et du Cambodge furent inclus dans leur juridiction, tandis que seule la partie occidentale de la Chine relèverait de leur autorité.5

On comprend aisément qu'il ait été difficile de bien évaluer, depuis Rome ou Paris, ce que comportaient ces mandats territoriaux. Les quelques cartes dont on pouvait disposer en Europe, à l'époque, permettaient sans doute d'évaluer approximativement les distances géographiques. Mais il n'y avait pas que des problèmes de distance. Il y avait aussi des rivages sur lesquels aucun étranger ne pouvait aborder, des pays qu'aucun missionnaire ne pouvait traverser, etc. Il n'était assurément pas facile de prendre tout cela en compte depuis le continent européen.

Malheureusement, il y avait aussi d'autres problèmes qui avaient été mal évalués depuis Rome. Les vicaires apostoliques étaient supposés exercer leur autorité sur tous les missionnaires travaillant dans les territoires qui leur avaient été confiés. Mais ces missionnaires, qui avaient travaillé jusqu'alors dans le cadre du « droit de patronage », n'avaient pas été informés de ce changement dans leur statut et encore moins consultés à ce sujet. Il n'est donc pas surprenant que certains aient refusé de reconnaître l'autorité des nouveaux venus! Ce fut une source de conflits déplorables pendant de nombreuses années.

 

L'organisation interne de la Société MEP

 

Même Si cela peut paraître surprenant, la Société MEP a fonctionné pendant plus de quarante ans sans document écrit régissant son organisation interne. Le premier règlement fut rédigé en 1710. On y rappelait les objectifs principaux de la Société et on y soulignait la nécessité pour chaque missionnaire de tendre résolument vers la sainteté. En ce qui concerne l'administration interne, en définitive le règlement se contentait de décrire la façon dont la Société avait fonctionné jusqu'alors:

C'était une « association » ou « société » de prêtres diocésains, incardinés dans leur diocèse d'origine et mis à la disposition de la Congrégation pour la Propagation de la Foi, afin qu'ils puissent aller travailler sous la direction des vicaires apostoliques. Il fallait être prêtre, ou au moins sous-diacre, pour joindre cette Société.

Les vicaires apostoliques dirigeaient la Société de façon collégiale. Chacun d'entre eux avait un procureur à Paris. Ces procureurs travaillaient en équipe. Il leur incombait d'affecter aux divers vicariats les nouveaux missionnaires, mais aussi les ressources financières. Toute décision importante, par exemple l'expansion des responsabilités territoriales de la Société, était soumise à une consultation de tous les membres de la Société.

Un changement important eut lieu en 1840, lorsqu'il fut décidé d'accepter aussi des séminaristes et de les incardiner dans la Société. Le nombre des membres augmenta. Le rôle du supérieur du séminaire de Paris devint plus important.

Puis, en 1870, les vicaires apostoliques, qui se retrouvèrent réunis à Rome pour le premier Concile du Vatican, décidèrent qu'à l'avenir ils prendraient eux-mêmes les décisions importantes sans organiser de consultation de tous les membres de la Société. La Société devint en quelque sorte une fédération d'évêques.

En 1917, eut lieu la promulgation du Droit Canon et la Société fut invitée à élire un supérieur général et à préparer de vraies Constitutions, plus ou moins semblables à celle des religieux.

Aujourd'hui la Société MEP est une Société de Vie Apostolique parmi beaucoup d'autres. Ses membres sont toujours des prêtres diocésains.7 Mais, comme les religieux, ils ont leurs supérieurs, leurs Assemblées, leur budget... ce qui explique qu'ils soient parfois considérés comme un institut religieux.

 

Les principaux objectifs des missionnaires MEP

 

Conformément aux instructions qu'ils avaient reçues, les vicaires apostoliques donnèrent la priorité à la formation des prêtres locaux. Mgr Lambert de La Motte était arrivé en Thaïlande en 1662. Mgr Pallu l'avait rejoint en 1664. Dès l'année suivante, avant de se séparer, ils avaient ouvert ensemble, à Ayuthia, un séminaire destiné à former des prêtres pour tous les territoires confiés aux missionnaires MEP. En 1668, Mgr Lambert ordonna les deux premiers prêtres formés dans ce séminaire. Malheureusement, quelques années plus tard, le gouvernement de Thaïlande se mit à persécuter les chrétiens et il fallut déplacer le séminaire. On le « transporta » d'abord au Cambodge, puis en Inde et finalement à Penang, en Malaisie où il se trouve aujourd'hui encore.8 Par la suite, les missionnaires MEP ouvrirent d'autres petits et grands séminaires dans divers pays. En 1850, ils dirigeaient 19 séminaires. En 1900, 41. En 1939, 75. Puis, peu à peu, les diocèses comme les séminaires furent remis aux évêques locaux.

Le souci de la formation des prêtres locaux s'inscrivait dans un objectif plus large: la fondation de nouvelles Églises. Les missionnaires MEP ont contribué à la fondation de plus de cent diocèses en Asie. Ils furent parfois des pionniers. Dans certains cas, ils bâtirent sur des fondations que d'autres avaient posées. Il arriva aussi que plusieurs instituts missionnaires ou Congrégations religieuses travaillent ensemble sur le même terrain. Partout, tôt ou tard, les missionnaires MEP furent aidés puis progressivement remplacés par des prêtres locaux.

Il est vrai qu’aucune communauté chrétienne ne peut naître sans l'intervention de Dieu et...sans une réponse positive de la part de la population. Il est donc bien risqué, de la part de n'importe quel institut missionnaire, de revendiquer telle ou telle réalisation dans le domaine de la mission. Il est néanmoins incontestable qu'il existe aujourd'hui plus de cent diocèses en Asie, dans lesquels les missionnaires MEP ont contribué à la diffusion de l'Évangile et à la naissance de nouvelles communautés chrétiennes. Ils ont catéchisé, acheté des terrains, bâti des églises, ouvert des écoles, des séminaires, des hôpitaux, etc. Par la suite, ils ont remis toutes ces propriétés et toutes ces institutions à l'Église locale.

 

L'aide irremplaçable des catéchistes et des religieuses

 

Pour assumer leurs responsabilités pastorales et promouvoir l'évangélisation en milieu non-chrétien, les missionnaires MEP s'appuyèrent en particulier sur les catéchistes et sur les religieuses.

Rôle irremplaçable des catéchistes. En dépit de leur engagement définitif au service de la mission dans tel ou tel pays, les missionnaires restaient néanmoins, jusqu'à la fin de leur vie, des étrangers. Il y avait un problème de langue, mais il y avait aussi un problème de culture. Il avait qu'ils ne soient pas sûrs d'avoir bien compris ou d'avoir été bien compris... C'est l'une des raisons pour lesquelles les missionnaires s'en remettaient souvent aux catéchistes pour les premiers contacts avec les non-chrétiens, mais aussi pour la formation des catéchumènes. « Un missionnaire sans catéchistes est comme un capitaine sans soldats » écrivait un missionnaire depuis l'Inde au siècle dernier.

Fondation de Congrégations de religieuses. Les catéchistes étaient habituellement des hommes. Mais les missionnaires étaient tout à fait conscients de la nécessité de faire appel également aux femmes pour la diffusion de l'Évangile et la formation des chrétiens. C'est ainsi qu'ils fondèrent des dizaines de Congrégations de religieuses, qui existent toujours avec, pour la plupart, des effectifs fort importants. Déjà en 1670, Mgr Lambert de La Motte avait fondé la Congrégation des « Amantes de la Croix », une Congrégation qui est aujourd'hui bien vivante dans plusieurs pays d'Asie, mais aussi, depuis peu, aux États-Unis.

II. ÉBAUCHE D'UN PROFIL MISSIONNAIRE MEP AU COURS DES DERNIERS SIECLES

 

Prétendre dessiner le profil du missionnaire MEP relève de la gageure. En effet, quiconque se plonge quelque peu dans l'histoire de la Société, sa littérature et ses archives constate très vite une très grande diversité de parcours, de caractères et d'engagements apostoliques concrets. Il peut arriver qu'une formation religieuse et la vie en communauté contribuent quelque peu à unifier le comportement ou tout au moins le style de vie des religieux. Mais les missionnaires MEP n'étaient pas des religieux et la plupart vivaient seuls dans un environnement qui était lui-même très diversifié en fonction des pays et des milieux. Tout cela pouvait aboutir à des styles de vie assez particuliers et à des comportements forts originaux. On peut néanmoins discerner un certain nombre de convictions et de façons de se situer qui s'appliquent à l'ensemble des membres de la cette Société.

Il y eut parmi ces missionnaires de vrais saints - et pas seulement les vingt saints martyrs canonisés -, des mystiques, des personnalités d'une grande envergure, des héros. Dans l'ensemble cependant les missionnaires des siècles passés n'étaient pas des hommes exceptionnels. Ils avaient des talents, mais ils étaient aussi affligés de toutes sortes de limites. Ils étaient capables de beaucoup de générosité, mais ils pouvaient aussi se révéler faibles et vulnérables.

 

1. Ils étaient le produit de leur culture, de leur Église d'origine, de la formation qu'ils avaient reçue.

 

On constate chez eux par exemple une tendance à porter un regard fort négatif sur les religions non-chrétiennes. En cela, ils étaient manifestement tributaires de la formation qu'ils avaient reçue. On leur avait enseigné qu'il fallait aller « sauver des âmes », les délivrer des ténèbres de l'erreur, lutter contre l'idolâtrie et le paganisme, etc. De même la méfiance qu'ils manifestaient occasionnellement à l'égard des Protestants s'explique par le fait que lors de leur formation on les avait sévèrement mis en garde contre les hérésies.

On a pu leur reprocher également un certain complexe de supériorité, plus ou moins conscient, par rapport aux cultures asiatiques, ce qui aujourd'hui nous paraît insupportable. Mais il ne faut pas oublier qu'ils partageaient en cela l'attitude de la plupart des Occidentaux. Ils avaient été formés dans des écoles et dans des milieux où personne ne mettait en doute la supériorité de la civilisation occidentale. Il était alors communément admis, hélas, que les Occidentaux avaient pour mission d'aller apporter les bienfaits de leur civilisation aux non-civilisés... Il y eut certes parmi les missionnaires des hommes d'une grande envergure, capables de sortir de ces cadres de pensée, qui ne restèrent pas prisonniers de la formation qu'ils avaient reçue. Certains manifestèrent une grande perspicacité dans ce domaine, mais bien souvent ils ne furent pas suivis par leurs frères missionnaires, et, de plus, ils dépendaient de supérieurs qui étaient restés en Europe...

 

2. Ils étaient animés d'une foi profonde

 

Il est incontestable que, dans l'ensemble, ces missionnaires étaient animés d'une foi profonde. Ce n'était pas l'attrait de l'aventure ou le désir de découvrir le monde qui les poussait à partir, ils étaient convaincus que la foi chrétienne était un don précieux et qu'ils avaient le devoir de la diffuser parmi les populations qui n’avaient pas eu accès jusqu'alors aux vérités de la « vraie religion ». Pour ce faire, ils étaient prêts aux plus grands sacrifices, y compris le sacrifice de leur vie. Ils savaient qu'ils prenaient des risques. Les voyages étaient très inconfortables et fort dangereux et les conditions de vie en Asie étaient alors fort difficiles pour des Européens, En outre, il y avait surtout le risque des persécutions et du martyre. Tous ces risques étaient assumés en connaissance de cause et avec un grand esprit de foi.

Beaucoup parmi eux avaient un vrai souci de sainteté personnelle. Lorsqu'on parcourt la correspondance conservée dans les archives MEP, on est impressionné par l'importance, que les missionnaires attachaient à la prière et à la pénitence. A tort ou à raison, ils estimaient qu'un saint missionnaire ne pouvait que « réussir » dans ses efforts pour diffuser l'Évangile, et très souvent ils attribuaient leurs « échecs » à leurs déficiences sur ce point.

 

3. Ils avaient un sens profond de l'Église et avaient conscience d'être « envoyés »

 

Les missionnaires ne s'étaient pas lancés dans une aventure personnelle. Ils se savaient reliés à l'ensemble de l'Église par des liens de l'ordre de la communion, mais aussi dépendants des autorités qui les avait « envoyés ». Ils avaient reçu un mandat, soit directement du Saint-siège, soit de leurs supérieurs ecclésiastiques immédiats. Ils devaient respecter les termes du mandat et rendre compte de leurs activités. Ce mandat comportait certes le soin pastoral des communautés chrétiennes, mais aussi une attitude de disponibilité pour aller proposer le Message de l'Évangile à d'autres, ailleurs.

C'est ainsi qu'au lieu de limiter leurs activités missionnaires à la Chine ou au nord-est de l'Inde, plusieurs missionnaires MEP persistèrent, au risque de leur vie, dans leurs tentatives pour pénétrer au Tibet, conformément au mandat qu'ils avaient reçu de Rome9. De même, par fidélité aux instructions qu'ils avaient reçues, dès qu'ils en eurent la possibilité, les premiers missionnaires de Corée n'hésitèrent pas à se rendre au Japon. Il y avait pourtant fort à faire en Corée même, où des communautés chrétiennes avaient longtemps vécu et s'étaient magnifiquement développées en l'absence de prêtres et en dépit de persécutions sanglantes.

 

4. Ils se donnèrent beaucoup de mal pour étudier les langues asiatiques

 

C'était évidemment une nécessité. Il y avait d'abord le problème de leur insertion dans la société. Beaucoup se retrouvaient seuls dans leurs villages, parfois à des journées de marche de leur plus proche voisin. Il était donc essentiel qu'ils puissent communiquer avec ceux qui les entouraient. Mais une connaissance minimale de la langue ne suffisait évidemment pas lorsqu'ils voulaient partager leurs convictions et communiquer le Message de l'Évangile. Ils étaient donc bien conscients de la nécessité d'acquérir une certaine facilité dans l'usage de la langue locale.

Certains y réussissaient fort bien et relativement vite. D'autres peinaient toute leur vie pour améliorer la connaissance de la langue - ou des langues - des populations qu'ils s'efforçaient de servir. Plusieurs, cependant, se passionnèrent pour les langues asiatiques et arrivèrent à les maîtriser fort bien. Ils rédigèrent des dictionnaires, des grammaires, firent des traductions, créèrent des imprimeries - en particulier celle de Nazareth, à Hongkong, qui était équipée pour imprimer des livres dans une quarantaine de langues. Des exemplaires de dizaines de dictionnaires, de grammaires, de traductions bibliques, et autres travaux linguistiques des missionnaires MEP sont conservées à la rue du Bac11. Certains restent uniques. Par exemple les importants dictionnaires français-tamoul et tamoul-français de Mousset & Dupuis publiés au 19e siècle par la Presse Missionnaire de Pondichéry qui furent réédités plusieurs fois. Dans plusieurs cas, les missionnaires MEP furent les premiers à « écrire » telle ou telle langue qui jusqu'alors n'était que parlée.

Quoi qu'il en soit des performances des uns et des autres, l'étude des langues asiatiques fut toujours une préoccupation majeure pour les missionnaires MEP.

 

5. Les missionnaires MEP partageaient la vie des peuples d'Asie

 

Jusqu'à l'arrivée des moyens modernes de communication, les missionnaires étaient très coupés de leur pays d'origine. Tandis qu'ils passaient parfois des années sans recevoir des nouvelles d'Europe, jour après jour, ils étaient en contact direct avec des populations qui avaient leur histoire, leur culture, leurs festivités, leurs problèmes.

Ils devaient s'adapter à des conditions de vie très différentes de celles qu'ils avaient connues dans leur pays d'origine. En général, cependant, ils s'y habituaient rapidement, Si bien que ces difficultés sont rarement mentionnées dans leur correspondance.

Mais les missionnaires partageaient aussi les malheurs et les crises que connaissaient les populations avec lesquelles ils vivaient. Ils ne pouvaient éviter d'être affectés par les famines, les remous sociaux et les conflits locaux, mais aussi par les guerres internationales, les guerres de colonisation, les guerres de libération, etc. Il arrivait que ce fut très éprouvant.

 

6. Ils partageaient la vie et les épreuves des communautés chrétiennes.

 

S'il arrive aujourd'hui que certains missionnaires vivent dans de grandes institutions et courent ainsi le risque d'être relativement coupés de la vie des gens, tel n'était pas le cas au cours des derniers siècles. La vaste majorité des missionnaires MEP disposaient d'une modeste résidence dans un village ou une petite ville où ils étaient entourés de quelques familles chrétiennes. Mais habituellement ils assumaient aussi la responsabilité pastorale de plusieurs autres communautés parfois fort éloignées. Ils avaient à coeur d'aller les visiter régulièrement, même lorsque cela comportait de très longs et très pénibles déplacements. Ils s'efforçaient de passer plusieurs jours, voire plusieurs semaines, dans chaque communauté, partageant alors la résidence de telle ou telle famille chrétienne.

Ils étaient donc associés de très près à la vie de leurs fidèles. Ils connaissaient leurs difficultés et se sentaient souvent démunis pour leur venir en aide. Au cours des derniers siècles, les famines et les grandes épidémies étaient relativement fréquentes dans plusieurs pays d'Asie, tandis que le développement des grands organismes caritatifs et humanitaires est d'origine relativement récente. Les ressources des missionnaires étaient extrêmement limitées. Ils réussissaient parfois à ouvrir de petites écoles, à regrouper quelques orphelins, à organiser quelque peu le soin des malades; mais ils n'avaient habituellement pas les moyens d'ouvrir des hôpitaux et encore moins de lancer de grands projets de développement. Ils ne pouvaient que partager la vie et les épreuves de leurs communautés.

Or, il n'était pas rare que les communautés chrétiennes soient victimes de l'hostilité des autorités locales. En temps de persécution, le missionnaire étranger était recherché, arrêté, parfois torturé, assez souvent mis à mort. En cela aussi il partageait les épreuves des chrétiens. Le martyre de vingt-trois missionnaires MEP (vingt saints canonisés et trois Bienheureux) a été formellement reconnu par l'Église, sur un total de plus de 180 membres de cette même Société qui sont morts en Asie de mort violente. Malheureusement, pour un missionnaire qui était mis à mort, il y avait chaque fois des centaines, voire des milliers, de chrétiens qui subissaient le martyre. 93 martyrs coréens et 96 martyrs vietnamiens ont été canonisés; mais tant en Corée qu'au Vietnam le nombre des chrétiens morts par fidélité au Christ s'élève à plusieurs dizaines de milliers, sans compter le nombre des chrétiens qui furent pourchassés, privés de leurs biens, emprisonnés, torturés.

Inévitablement: les missionnaires MEP furent aussi impliqués dans les controverses qui surgissaient parfois à l'intérieur des Églises locales. La controverse relative aux rites chinois avait commencé avant l'arrivée des premiers missionnaires MEP en Chine. Déjà en 1645, des Dominicains avaient obtenu de Rome un décret mettant en garde contre la position prise par le P. Matteo Ricci. En 1656, un nouveau décret du Saint-siège modifiait les directives antérieures. Cette querelle devait durer pendant de nombreuses années. Naturellement les missionnaires MEP y furent impliqués, comme ils furent impliqués plus tard dans la « querelle des rites malabars » en Inde.

Les missionnaires partageaient la vie des chrétiens et en particulier leurs épreuves, mais bien des chrétiens eurent à souffrir et parfois subirent l'épreuve capitale parce qu'ils avaient voulu protéger le missionnaire ou pour le moins accueilli le Message de l'Évangile qu'il leur avait proposé. L'histoire d'un Institut missionnaire ne peut être dissociée de celle des chrétientés qui accueillirent ses membres.

 


III. La mission, école de spiritualité

1) Existe-t-il une spiritualité spécifiquement missionnaire?

Il n'est pas rare qu'on demande à des membres de la Société M.E.P. quelle est la spiritualité de leur institut. Ceux qui posent cette question songent habituellement aux grandes écoles de spiritualité, telles que la spiritualité carmélitaine, ignatienne, franciscaine, etc. Ils aimeraient savoir si les missionnaires se rattachent à l'une ou l'autre de ces grandes écoles ou s'il existe une spiritualité spécifiquement M.E.P.

En fait, les premiers missionnaires M.E.P. furent manifestement influencés par ce qu'il est convenu d'appeler l'« École Française », même si l'expression est relativement récente. Il s'agit en fait d'une forme de spiritualité attribuée au Cardinal Pierre de Bérule (1575-1629), fondateur des Oratoriens, et développée par Jean-Jacques Olier, fondateur des Sulpiciens, St Jean Eudes, fondateur des Eudistes, et d'autres encore. Tous ces auteurs « étaient animés par un esprit fortement contemplatif apostolique et missionnaire » écrivait récemment" un Sulpicien12. Ils essayaient de promouvoir une spiritualité fortement enracinée dans la vénération respectueuse du mystère de Dieu, dans une vie d’union avec le Fils incarné, dans la dévotion à Marie et dans la conviction que tout chrétien était appelé à la sainteté. Ils étaient très marqués par les besoins de l'Église en France au 17ème siècle et par divers mouvements qui avaient vu le jour pour répondre à ces besoins Il y avait en particulier le problème de la formation des prêtres. Même si certaines de leurs formules telles que « la vraie religion », « la vertu de religion », etc., nous paraissent aujourd'hui démodées, des théologiens modernes trouvent dans ces écrits une base solide pour le développement d'une théologie de l'apostolat de laïcs13.

Il serait sans doute facile de montrer l'influence de l'école française dans les écrits de fondateurs de la Société M.E.P. et de nombreux autres missionnaires des derniers siècles. On peut trouver par exemple des signes manifeste de cette influence dans l'important ouvrage de l'un des tous premiers vicaires apostoliques : Mgr Louis Laneau (1637-1696): « La divinisation par Jésus-Christ ». Une véritable « synthèse de spiritualité », d'abord écrite en latin, mai rééditée tout récemment en français14.

Pendant longtemps les missionnaires M.E.P furent marqués par cette forme de spiritualité tout simplement parce que les formateurs des prêtres en France s'y référaient souvent. Cependant les fondateurs de la Société, comme leurs successeurs, furent aussi en contact avec d'autres formes de spiritualité. Les « Bons Amis » avaient comme père spirituel un Jésuite.

Mgr Lambert de la Motte avait été formé par les Jésuites et, dans un premier temps, avait insisté pour faire de cette nouvelle société missionnaire un institut religieux. A noter encore que l'exemple de St François Xavier fut pendant longtemps une référence pour tout missionnaire.

Par la suite, les missionnaires M.E.P. furent marqués, lors de leur formation initiale, par divers mouvements spirituels et apostoliques et par les modèles de vie spirituelle qui étaient proposés aux séminaristes dans les pays francophones: le Saint curé d'Ars, Ste Thérèse de Lisieux, plus récemment le P. Charles de Foucauld... A l'époque où les Églises de plusieurs pays d'Europe s'appuyaient beaucoup sur les divers mouvements d'action catholique, les missionnaires M.E.P. quittaient la France persuadés que ces mêmes mouvements pourraient rendre de grands services aux communautés chrétiennes d'Asie, comme de nos jours certains s'appuient volontiers sur les nouveaux « mouvements ecclésiaux » dont parle Jean-Paul II dans son encyclique sur la Mission15.

2) Toute spiritualité chrétienne débouche normalement sur des préoccupations missionnaires

Constatons d'abord qu'il y eut de nombreuses « vocations missionnaires » parmi les disciples de St Ignace, comme parmi ceux de St Dominique ou de St François d'Assise. Même si, pour diverses raisons, ils ne songeaient pas à partir eux-mêmes diffuser la Bonne Nouvelle dans les pays lointains, les chrétiens qui faisaient l'effort d'approfondir leur vie spirituelle éprouvaient le besoin de contribuer à cette diffusion. Tel fut le cas des membres de la « Compagnie du Saint Sacrement »; mais tel fut aussi le cas de Ste Thérèse de Lisieux. Avant même de considérer la spiritualité du missionnaire, il n'est donc pas inutile de parler de la spiritualité qui précède l'engagement au service de la Mission.

 

2.1. La contemplation du mystère du Christ aboutit nécessairement à une prise de conscience de sa Mission universelle

 

Tout au long de sa vie, l'Apôtre Jean avait longuement médité cette donnée fondamentale: « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle » (Jn 3,1.6), Mais il se souvenait aussi qu'à son tour Jésus avait envoyé ses disciples: « Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21) Même si Jésus avait donné une certaine priorité au peuple d'Israël, il avait clairement indiqué les dimensions universelles de sa Mission: « Ceci est mon sang versé pour la multitude » (Mt 26,27); « Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les...» (Mt 28,19); « Allez, annoncez la Bonne Nouvelle à toute créature » (Mc 16, 15); « Soyez mes témoins jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1,8).

St Paul a, lui aussi, longuement médité le mystère du Christ, en particulier le mystère du Christ unique Sauveur, et sa conscience très vive de son rôle d'Apôtre est très étroitement liée à ce regard qui reste fixé sur la personne du Christ Sauveur de tous les hommes. Il ne pouvait regarder le Christ sans se sentir « envoyé » à son tour pour contribuer à cette oeuvre de salut universel. Le cri de St Paul « Malheur à moi si je n'annonçais pas l'Évangile » (1 Co 9,16) se comprend aisément si on le rapproche de cette autre exclamation: « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). St Paul ne pourrait plus dire; « c'est le Christ qui vit en moi » s'il ne partageait pas la vie « missionnaire » de son Maître. Contempler le mystère du Christ, c'est contempler le mystère du Fils de Dieu envoyé pour le salut de tous les hommes.

 

2.2. Celui qui contemple le mystère de la Croix et de la Résurrection éprouve le besoin de se laisser saisir par cette dynamique de mort et de vie

 

Les textes de St Paul sur ce sujet abondent. C'est même, semble-t-il, le thème central de sa 2ème lettre aux Corinthiens: « sans cesse nous portons dans notre corps l'agonie de Jésus, afin que la vie de Jésus, elle aussi, soit manifestée dans notre corps. Tout vivants que nous sommes, en effet, nous sommes continuellement livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus, elle aussi soit manifestée en notre existence mortelle. Ainsi la mort fait son oeuvre en nous et la vie en nous » (2 Co 4, 11-12). Dans sa lettre aux Colossiens, il utilise même une formule d'une hardiesse étonnante: « Je trouve la joie dans les souffrances que j'endure pour vous, car ce qu'il reste à souffrir des épreuves du Christ je l'accomplis dans ma propre chair, pour son corps qui est l'Église » (Col 1,24).

On est tenté de faire un rapprochement entre ces paroles de St Paul et l'exclamation de Thérèse de Lisieux: « Jamais je n'aurais cru qu'il était possible de tant souffrir! Jamais! Jamais! Je ne peux m'expliquer cela que par les désirs ardents que j'ai eu de sauver les âmes »16.

Dans le cas de St Paul, mais aussi dans le cas de St François Xavier et de toutes les grandes figures missionnaires, il y a dès le départ une certaine expérience spirituelle qui déclenche l'engagement dans l'aventure missionnaire. Les fondateurs de la Société M.E.P. étaient aussi sans aucun doute de grands spirituels, ce qui ressort de leurs écrits mais aussi de la priorité qu'ils accordaient à la prière. Lorsque les deux évêques, les cinq prêtres et la laïque qui avaient survécu à de longs et périlleux voyages se retrouvèrent en Thaïlande, d'un commun accord ils résolurent de rendre grâce au Seigneur pendant trois jours avant de se communiquer des nouvelles17! On ne s'engage pas dans l'aventure missionnaire sans de solides motivations spirituelles.

 

3) La spécificité de la Mission « à l’extérieur »

 

Qui dit « Mission » ne dit pas nécessairement activité missionnaire dans « des pays lointains ». Déjà au l7ème siècle, il y avait assurément besoin d'ouvriers apostoliques en France. De nos jours, point n'est besoin de traverser les mers et de changer de continent pour rencontrer des incroyants ou des adeptes de religions dites non chrétiennes. La Mission est nécessaire partout et on peut faire une oeuvre authentiquement missionnaire sans quitter son pays, qu'il s'agisse des pays de « vieille chrétienté » ou de pays comme l'Inde d'où partent chaque année des dizaines de missionnaires à destination d'autres pays en Asie ou en Afrique. Ceux qui restent chez eux ne sont pas nécessairement moins zélés ou moins méritants que ceux qui s'expatrient.

Il existe néanmoins une spécificité de la Mission à l'extérieur. Le fait de « sortir » de sa communauté d'origine, de son pays et de sa culture, le fait d'essayer de « pénétrer » dans d'autres milieux culturels et religieux pour y annoncer Jésus-Christ aboutissent à une expérience particulière de la Mission. Celui qui reste chez lui, comme celui qui quitte son pays, sont au service de la même Mission; mais il ne s'ensuit pas qu'ils servent la Mission de la même façon. Rencontrer des Musulmans ou des Hindous lorsqu'on est chez soi, dans un pays majoritairement chrétien, constitue une expérience différente de celle du missionnaire qui se retrouve « étranger » dans un pays majoritairement musulman ou hindou.

Même si sur tel ou tel point il peut y avoir convergence entre l'expérience de la mission chez soi et celle de la mission à l'étranger, les réflexions ci-dessous décrivent plus spécialement de l'expérience des missionnaires qui ont quitté leur pays.

 

4) L’aventure missionnaire « façonne le coeur de ceux qui s'y engagent »

 

C'est l'une des conclusions formulées par une cinquantaine de missionnaires, réunis à Francheville dans la banlieue de Lyon, en septembre 1983, pendant huit jours, pour un Colloque de Théologie missionnaire18. Ils venaient de tous les continents et représentaient toutes sortes de situation et d'engagements missionnaires. Certains venaient de pays très développés comme le Japon, d'autres venaient de pays très pauvres; certains avaient eu la joie de voir naître et se développer d'importantes nouvelles communautés chrétiennes, d'autres vivaient dans des pays où se posait la question de la survie de minuscules communautés chrétiennes sans aucun espoir de les voir se développer dans un proche avenir. Certains étaient professeurs dans des séminaires et des Facultés de Théologie, d'autres vivaient au sein de populations analphabètes. Certains avaient longuement vécu dans des pagodes bouddhistes et portaient principalement le souci du dialogue interreligieux; d'autres avaient activement participé aux efforts que faisait l'Église dans certains pays pour défendre les droits de l'homme. Certains étaient évêques, d'autres étaient prêtres, d'autres étaient des religieuses. Tous ont convenu que, dans une certaine mesure, la Mission les avait transformés. Leurs motivations missionnaires et leur regard sur la Mission avaient évolué. Tous étaient d'accord pour reconnaître que si Dieu peut parfois se servir du missionnaire pour toucher le coeur des autres, il se sert assurément de la Mission pour toucher le coeur du missionnaire.

 

4.1. La Mission nous dépasse

 

Comme le disaient ces missionnaires, « chacun de nous est parti conscient d'être le messager de la Bonne Nouvelle et confiant qu'il pourrait faire oeuvre utile au service de ceux qui étaient pauvres et de ceux qui étaient encore loin du Christ. Nous avons réalisé la difficulté d'aller dire la Bonne Nouvelle à ceux qui ne l'attendent pas et ne la désirent pas, de donner un témoignage chrétien devant ceux qui entendent demeurer non chrétiens »19, Effectivement rares sont les missionnaires qui n'ont pas éprouvé une fois ou l'autre un profond sentiment d'impuissance face à l'immensité et à la difficulté de la tâche.

A la réflexion, ce n'est pas surprenant. En effet, la Mission est avant tout l'oeuvre de Dieu. La Mission prend sa source en Dieu, « il a plu à Dieu d'appeler les hommes à participer à sa vie »20. La Mission naît d'un mystérieux échange au sein de la Trinité qui aboutit à l'envoi du Fils par le Père. La Mission qui naît en Dieu reste essentiellement l'oeuvre de Dieu. C'est L'Esprit Saint qui est le protagoniste de la Mission21. Le missionnaire est donc inévitablement affronté au mystère de Dieu et de ses relations avec les hommes.

Il y a mystère dès le point de départ. « Dieu décida d'entrer dans l'histoire humaine d'une façon nouvelle et définitive en envoyant son Fils dans notre chair...»22. Mais il est peut-être permis de se demander: pourquoi si tard? Il y avait fort longtemps que les hommes avaient besoin de lui, partout dans le monde. On peut aussi se demander pourquoi Dieu est intervenu de façon aussi discrète, pourquoi Jésus a limité son ministère aux confins de la Palestine. Sans doute Jésus comptait-il sur ses disciples pour continuer sa Mission et aller annoncer la Bonne Nouvelle ailleurs, mais il y avait des peuples vivant dans des continents dont ses disciples ne découvriraient l'existence que plusieurs siècles plus tard!

Ce mystère continue tout au long de l'histoire de la Mission. Il y a des « réussites » étonnantes, des voisinages d'« échecs » et de « réussites » inexplicables, des difficultés qui paraissent insurmontables23. Bref! Le missionnaire « se heurte sans cesse au mystère de la toute-puissance de Dieu constamment mise en échec »24. Parti pour diffuser la Bonne Nouvelle, peu à peu, il prend conscience que la Mission n'est évidemment pas une entreprise humaine ordinaire, mais l'oeuvre de Dieu. Elle comporte donc un élément de mystère. Le missionnaire ne peut élucider tous les aspects mystérieux du programme de Dieu pour l'humanité, mais il peut servir la Mission, dans la fidélité, avec humilité et confiance, et s'en remettre au Maître de la Mission pour l'accomplissement de Son projet.

 

4.2. Le missionnaire fait la douloureuse expérience de la pauvreté

 

Dans le passé bien des missionnaires on connu la faim et un grand dénuement. Aujourd'hui encore, certains partagent la pauvreté et la précarité de populations très pauvres, tandis que d'autres jouissent d'une sécurité normale voire d'un certain confort. Leurs conditions de vie sont fonction du pays et des modalités de leur engagement concret au service de la Mission. Mais qu'ils fassent ou non l'expérience personnelle de la pauvreté économique, quasiment tous sont affrontés à la pauvreté biblique celle des Prophètes et celle de St Paul.

« Je n'étais pas prophète, je n'étais pas fils de prophète. J'étais bouvier, je traitais les sycomores; mais le Seigneur m'a pris de derrière le bétail et le Seigneur m'a dit: Va, prophétise à mon peuple » (Amos 7,14), s'écriait le prophète Amos. « Seigneur, tu as abusé de ma naïveté. Oui, j'a été bien naïf (...) A longueur de journée on me tourne en ridicule, tous se moquent de moi » (Jérémie 20,7) se lamentait le prophète Jérémie. L'un et l'autre faisaient l'expérience de leur incapacité à assumer leur tâche. Ils se sentaient inaptes, démunis, vulnérables.

Telle est aussi l'expérience du missionnaire qui s'est lancé dans l'aventure de la Mission « l'extérieur ». Il doit commencer par apprendre la langue du pays. Il se retrouve au niveau de élèves de l'école primaire, mais, à la différence de ceux-ci, il prononce mal les mots les plus simples. On se moque de lui... Or, le missionnaire est appelé à parler en public. Les exemples abondent de missionnaires qui ont dit des obscénités depuis le pupitre, tout simplement parce qu'ils prononçaient mal tel ou tel mot. Certaines langues asiatiques peuvent s'avérer extrêmement difficiles pour un Européen et rares sont ceux qui arrivent à bien les maîtriser.

Mais la difficulté de bien maîtriser la langue n'est que l'un des problèmes que doit affronter le missionnaire en pays étranger. Il doit aussi se familiariser avec la culture du pays. Parce qu'il connaît mal les coutumes du pays, parce qu'il évalue mal les sentiments et les réactions des autres, il comprend mal et est mal compris. Il fait des impairs. Or, ces difficultés perdurent... « Nous avons touché au doigt les limites inévitables de notre action et de notre témoignage. En dépit de notre souhait d'être Africains avec les Africains et Chinois avec les Chinois, nous sommes restés des étrangers. En dépit de l'accueil généreux des Églises locales, nous nous sommes heurtés à des différences de mentalité et d'attitude qui, parfois, nous ont fait souffrir25 » reconnaissaient les missionnaires réunis à Francheville.

À cela s'ajoute, bien sûr, la difficulté de justifier sa présence dans le pays. Dans le passé, il arriva bien souvent que le missionnaire pénètre dans un pays clandestinement. Aujourd'hui il doit demander un visa, lequel d'ailleurs peut lui être refusé, ou par la suite retiré, parce qu'on comprend mal qu'un étranger vienne diffuser dans le pays une religion « étrangère », surtout lorsque l'ensemble de la population pratique déjà une religion jugée parfaitement satisfaisante, voir bien supérieure à toutes les autres. Comme le prophète, le missionnaire éprouve alors un profond sentiment d'impuissance. Il se sent radicalement incapable de mener à bien sa Mission. Comme le prophète, il fait l'expérience douloureuse de sa pauvreté et, comme Jérémie, il s'en remet au Seigneur: « Mais le Seigneur est avec moi, comme un guerrier redoutable »26.

Pour St Paul l'expérience de la pauvreté est une épreuve quotidienne: « Nous les Apôtres, nous sommes les ordures du monde, le déchet de l'univers...»27. « Nous sommes accablés à l'extrême (...) Notre confiance ne pouvait plus se fonder sur nous-mêmes, mais sur Dieu qui ressuscite les morts »28.

On est tenté de faire un rapprochement entre ce cri de détresse et certains passages de lettres écrites par des missionnaires M.E.P. St Laurent Imbert (1796-1839) était entré en Corée clandestinement alors que les chrétiens étaient systématiquement pourchassés et mis à mort. Peu de temps avant son martyre, il rédigeait une lettre particulièrement émouvante: « Je suis accablé de fatigue et je suis exposé à de grands périls. Chaque jour je me lève à deux heures et demie. A trois heures j'appelle les gens de la maison et à trois heures et demie commence mon ministère (...). Je ne demeure que deux jours dans chaque maison où je réunis les chrétiens et, avant que le jour paraisse, je passe dans une autre maison. Je souffre beaucoup de la faim, car après s'être levé à deux heures et demie, attendre jusqu'à midi un mauvais et faible dîner d'une nourriture peu substantielle, sous un climat froid et sec, n'est pas chose facile (Je me couche à neuf heures sur la terre couverte d'une natte et d'un tapis de laine de Tartarie (...). J'ai toujours eu un corps faible et maladif. Vous pensez bien qu'avec une vie si pénible nous ne craignons guère le coup de sabre qui doit la terminer »29. Effectivement, quelques jours plus tard, les émissaires du gouvernement découvrent sa cachette et le livrent aux autorités qui ordonnent son exécution. Il s'agit là d'une situation extrême. Relativement peu de missionnaires furent à ce point traqués et moururent martyrs, mais beaucoup connurent de grandes fatigues et furent exposés à toutes sortes de dangers.

Mais précisément pour St Paul, cette vulnérabilité et ces souffrances deviennent « levier d'action », un levier qui démultiplie l'effort et multiplie l'effet. C'est le Seigneur qui le lui a fait comprendre: « Ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse (aussi mettrai-je mon orgueil bien plutôt dans mes faiblesses afin que repose sur moi la puissance du Christ » (2 Co 12,9-10). « Quand je suis faible, c'est alors que je suis fort » (2 Co 12,10). À des degrés divers, tout missionnaire a l'occasion de faire l'expérience douloureuse de sa faiblesses et de sa vulnérabilité. Nombreux sont ceux qui pourraient dire que le Seigneur leur a alors fait comprendre que la service de la Mission passait par l'expérience de la pauvreté. L'aventure missionnaire façonne le coeur de ceux qui s'y engagent.

 

4.3. Le missionnaire prend conscience des « liens invisibles et des racines souterraines de l'ordre de la. Grâce » qui le relient à l'ensemble des chrétiens dispersés dans le monde entier.

 

« Même seul, le missionnaire fait un acte d'Église et son geste se rattache, certainement, par des rapports d'ordre institutionnel, mais aussi par des liens invisibles et par des racines souterraines de l'ordre de la grâce, à l'activité ecclésiale de toute l'Église 30» écrivait Paul VI. Les Missionnaires étaient certainement bien conscients des liens d'ordre institutionnel qui les rattachaient à l'ensemble de l'Église. Ils savaient qu'ils étaient « envoyés » et qu’ils avaient besoin du soutien des organisations qui patronnaient leur aventure. Ils en avaient besoin pour mener à bien leur tâche, mais aussi pour assurer la continuité de leur activité.

Mais ils étaient peut-être encore plus conscients d'avoir besoin du soutien spirituel de tous ceux qui pouvaient les aider par la prière et l'offrande de leur vie. C'est ainsi que, dans la mesure du possible, de nombreux missionnaires entretenaient une correspondance régulière non seulement avec leurs supérieurs et leur famille, mais aussi avec des moines et des moniales. La correspondance du P. Rouland avec Thérèse de Lisieux est bien connue, mais ce genre de relations épistolaires entre missionnaires et moines ou moniales n'avait rien d'exceptionnel. Assez souvent se nouaient entre eux des liens d'amitié spirituelle profonde et durable. Surtout lorsqu'il est plus ou moins isolé, au sein de populations qui ne peuvent comprendre le sens de son engagement, le missionnaire éprouve souvent un profond besoin d'être épaulé par les prières et les mérites d'autres chrétiens qui partagent sa foi et ses convictions. Ainsi, peu à peu, il développe le sens profond d'une appartenance à un corps vivant et de l'interaction entre les divers membres de ce même corps. St Paul parlait du corps mystique du Christ. Paul VI parle des liens invisibles et des racines souterraines de l'ordre de la grâce. Le missionnaire est naturellement amené à méditer ces réalités et par le fait même à approfondir son sens de l'Église.

C'est ainsi qu'il prend conscience de l'importance des échanges entre les Églises. Son expérience personnelle aide à comprendre qu'aucune Église particulière ne peut s'enfermer sur elle-même et a besoin d'être interpellée par d'autres Églises, d'autres situations. « Nous estimons que l'échange entre les Églises et l'enrichissement mutuel qui en découle constituent aujourd'hui un aspect particulièrement important de l'activité missionnaire ». « L'avenir de l'évangélisation passe par l'échange entre les Églises»31.

 

5) En découvrant de nouvelles cultures, le missionnaire découvre la multiplicité des dons de Dieu distribués dans une diversité de cultures.

 

« Notre contact prolongé avec d'autres peuples, d'autres cultures et d'autres Églises locales nous a souvent aidés à découvrir la richesse multiforme de la Bonne Nouvelle, à redécouvrir l'Évangile. Nous avons été les premiers bénéficiaires de notre action missionnaire32. » écrivaient encore les participants du Colloque de Francheville. En effet, dans une certaine mesure, toute spiritualité est tributaire de la culture de chacun. En méditant la même page d'Évangile, un Indien ne réagira pas comme un Français, parce que son regard sur la vie, sa sensibilité et son patrimoine culturel sont différents de ceux du Français. C'est ainsi que depuis longtemps déjà on parle de la spiritualité orientale (en se référant à la spiritualité des chrétiens du Moyen Orient) ou de la spiritualité russe.

Le missionnaire qui vit en contact permanent avec d'autres peuples, enracinés dans d'autres cultures, lesquelles sont souvent profondément imprégnées par d'autres croyances et d'autres pratiques religieuses, se rend compte peu à peu qu'il y a d'autres façons de percevoir la place et le rôle de Dieu dans une vie humaine. Chez un Occidental, par exemple, le concept de Dieu évoque tout naturellement la notion d'un être éternel, tout-puissant, transcendant, créateur de tout ce qui existe. Mais dans la pensée indienne, laquelle a marqué profondément non seulement l'hindouisme mais aussi le bouddhisme, le point de départ de la réflexion n'est pas le problème de l'existence du monde, mais plutôt les besoins du coeur de l'homme et ses surprenantes capacités. D'où l'importance de l'« intériorité » pour quelqu'un imprégné de culture bouddhiste. D'où les efforts que fait un mystique hindou pour retrouver l'« Absolu » au plus profond de lui-même.

Certes, le chrétien occidental n'ignore pas la façon dont Dieu s'est rapproché de nous dans la personne de Jésus-Christ, l'Emmanuel. De son côté, dans les différentes expressions de sa religiosité, l'hindou s'adresse souvent à des « divinités » ou puissances supérieures perçues plus ou moins comme transcendantes. Il n'en est pas moins clair que la façon spontanée dont un Asiatique se situe par rapport à Dieu est différente de celle de l'Occidental. Ceci peut aboutir à des expériences spirituelles différentes, à différentes façons de prier.

Il faudrait d'ailleurs évoquer aussi d'autres traits culturels moins « spéculatifs » et plus facilement repérables. Il arrive, par exemple, que le missionnaire soit quelque peu dérouté par la façon dont certaines populations réagissent face aux malheurs et à la mort, ou par la place que tiennent les ancêtres dans la culture chinoise ou malgache.

Au contact d'autres cultures et d'autres milieux socio-religieux, le missionnaire est d'abord surpris et perplexe. Il est quelque peu dérouté. Mais à la longue le missionnaire apprend à relativiser toutes les cultures, toutes les traditions religieuses, y compris un certain nombre de pratiques chrétiennes - sans pour autant relativiser sa foi en Jésus-Christ! Il apprend à relativiser tout ce qui n'est pas Dieu.

Simultanément, il prend conscience à la fois de la grandeur et des limites de l'homme quelles que soient sa culture et sa religion. « Témoigner de l'Évangile est un acte de foi en l'humilité de Dieu qui déploie sa puissance dans notre faiblesse, mais aussi en la grandeur de l'homme dont tout l'acharnement du mal lui-même ne vient jamais à bout »33. Inévitablement ces découvertes ont des retombées sur sa spiritualité. Le fait d'être en contact quotidien avec d'autres réalités culturelles entraîne une autre façon de prier. Le contact avec d'autres cultures aboutit normalement à un enrichissement de la spiritualité du missionnaire.

Dans un premier temps, c'est le missionnaire lui-même qui est le bénéficiaire de cet enrichissement, mais on peut espérer qu'à la longue ce soient de nouvelles formes de spiritualité chrétienne qui se développent dans d'autres milieux culturels et que l'Église dans son ensemble en bénéficie.

 

IV SEULE L'ACTION DE DIEU PEUT EXPLIQUER LES RÉSULTATS POSITIFS DE L'ACTIVITE MISSIONNAIRE

 

1) Le problème de la communication de la foi34

 

Communiquer la foi chrétienne à des personnes enracinées dans d'autres cultures peut s'avérer fort difficile. Les missionnaires M.E.P. s'adressaient, en Asie, à des peuples qui avaient déjà une religion, une religion fort ancienne qui imprégnait profondément la culture et la vie des populations. A priori, ces peuples ne pouvaient que se méfier de ces « étrangers » qui prétendaient connaître une religion meilleure.

De plus, le Message que les missionnaires voulaient communiquer aux Asiatiques serait inévitablement enveloppé dans une enveloppe culturelle occidentale. Toute catéchèse véhicule non seulement le contenu de la foi chrétienne, mais aussi une certaine grille culturelle qui est utilisée pour la formuler. Or, il y avait une différence profonde entre l'arrière-plan culturel du missionnaire et celui de ses auditeurs.

Il arrivait que les concepts les plus fondamentaux ne soient pratiquement pas intelligibles pour des Asiatiques ou prêtent à confusion. Qu'est ce que Dieu pour un bouddhiste? Quel terme utiliser pour exprimer le concept de « ciel », alors qu'il y a de multiples « étages » dans les ciels bouddhistes et que les plus élevés ne sont pas nécessairement ceux qui correspondent le mieux au concept biblique de « ciel »? Quels mots choisir dans la terminologie hindoue pour désigner l'âme et le corps, alors que les hindous font des distinctions subtiles entre l'âme individuelle et l'âme universelle, entre le corps subtil et le corps grossier? Que peut signifier le concept de personne pour un Indien qui considère tout ce qui n'est pas l'« Un » comme « maya » c'est-à-dire comme quelque chose d'inconsistant, d'illusoire? Bref! Il y avait un écart considérable entre ce que le missionnaire voulait dire et les moyens dont il disposait pour se faire comprendre.

 

2) Néanmoins, des Asiatiques furent séduits par le Message des missionnaires

 

Non seulement certains adhérèrent à la foi chrétienne, mais des dizaines de milliers choisirent de mourir plutôt que d'y renoncer. Comment avaient-ils été convaincus de la Vérité du Message chrétien?

Dans certains cas, surtout au 19ème et 20ème siècles, il est arrivé que l'activité missionnaire comporte des actions humanitaires, en particulier au moment des famines et des épidémies. Il y eut aussi, surtout au 20ème siècle, des initiatives pour défendre les pauvres, les opprimés. Il arrive donc qu'on puisse établir un lien entre ces aides diverses et des mouvements de conversion au christianisme. Plus souvent cependant l'aide humanitaire n'aboutit pas à des conversions, tandis qu'il y a de nombreux exemples de personnes demandant à devenir catéchumènes sans avoir préalablement reçu la moindre aide du missionnaire.

Il semble que la personne du missionnaire ait souvent joué un rôle important. Il suscitait d'abord la curiosité. On essayait de comprendre pourquoi il était venu, pourquoi il s'intéressait aux gens. On était parfois impressionné par sa personnalité, sa bonté. On s'attachait à lui... On en arrivait à attendre quelque chose de lui...

Le missionnaire, quant à lui, faisait implicitement confiance à la force même du Message. Il arrivait certes qu'il argue, avec plus ou moins de succès, pour essayer de montrer que sa religion était la vraie; mais lorsque quelqu'un manifestait l'intention d'en savoir davantage, le missionnaire en était alors réduit à lui proposer des textes, des prières, composés à l'aide de formules plus ou moins heureuses, dans un langage souvent mal maîtrisé. En définitive, le Seigneur était invité, au moins implicitement, à prendre la relève du missionnaire. Celui-ci s'en remettait à l'Esprit Saint pour faire comprendre au catéchumène ce que lui-même ne savait pas expliquer.

Lorsqu'on considère les difficultés de tous ordres qui devaient être surmontées pour que l'Évangile puisse atteindre les peuples d'Asie, en définitive il est étonnant de constater que certains se laissèrent séduire par ce Message qu'ils n'attendaient pas, qui leur était présenté dans un langage difficilement compréhensible et qui demandait des ruptures profondes et douloureuses. A la réflexion, ce qui est surprenant ce n'est pas qu'au cours des derniers siècles les missionnaires aient souvent échoué dans leurs tentatives de communiquer leur foi aux peuples d'Asie, mais le fait que certains Asiatiques aient effectivement accueilli l'Évangile et qu'il y ait aujourd'hui en Asie de belles communautés chrétiennes.

 

3) Ne pas majorer le rôle du missionnaire.

 

Dans tout effort d'évangélisation, comme dans toute catéchèse, il y a un élément humain qu'il importe de relativiser. En particulier, il n'existe pas de méthode ou de formule qui soient valables pour tous les milieux et tous les temps. Nous condamnerions sévèrement aujourd'hui certaines façons d'évangéliser adoptées par St François Xavier. Et pourtant, elles portèrent des fruits! Il se peut que nos successeurs récusent plus tard les méthodes que nous considérons aujourd'hui comme particulièrement « bien pensées ».

Il y a souvent un profond décalage entre les aptitudes qui seraient normalement requises pour mener à bien une activité évangélisatrice et les aptitudes réelles de l'évangélisateur. L'évangélisateur n'est pas pour autant disqualifié. Si on s'en tient à leurs capacités humaines, les missionnaires des siècles passés étaient foncièrement inaptes à présenter l'Évangile aux peuples d'Asie. Mais le Seigneur était avec eux: « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps »35.

Dans une certaine mesure, les analyses sociologiques et psychologiques peuvent expliquer l'aboutissement, positif ou négatif, d'une activité missionnaire. Mais l'historien de la Mission bute souvent sur un élément de mystère. Ceci tient à la nature même de la Mission qui est essentiellement l'oeuvre de Dieu.

Il ne s'ensuit évidemment pas que le missionnaire soit dispensé de réfléchir et de prendre des mesures pour remédier à ses insuffisances et éviter les erreurs! Il lui incombe au contraire de mettre au service de la Mission le meilleur de lui-même, y compris bien sûr ses capacités intellectuelles. Pour autant, il ne doit pas oublier qu'il s'est lancé dans une aventure commune dans laquelle il y a un maître qui dirige, le Seigneur, et un disciple qui n'est pas toujours à même de bien comprendre, mais qui est appelé à suivre son Maître dans la fidélité, en lui faisant confiance.

 

4) L'histoire de la Mission est avant tout l'histoire des chrétiens eux-mêmes

 

Il est vrai qu’on peut difficilement parler de la naissance de nouvelles communautés chrétiennes, dans des régions où il n'yen avait pas encore, sans parler de ceux qui leur ont apporté l'Évangile. Pour autant, l'histoire de la mission ne peut être réduite à l'histoire des missionnaires. En réalité, c'est dans la mesure où l'Évangile est nouvellement accueilli par quelques-uns que commence une nouvelle histoire, celle des nouvelles communautés chrétiennes. Il serait donc inexact, voire gravement injuste, de retracer l'histoire de la Mission dans un pays ou dans un continent en soulignant seulement le zèle, le talent et les mérites du missionnaire.

Il n'est d'ailleurs nullement évident que l'activité du missionnaire soit plus méritoire que la démarche de celui qui prend le risque d'accueillir le Message de l'Évangile. Dans le meilleur des cas, en devenant chrétien, l'Asiatique prenait le risque de se retrouver en marge de la société pour avoir renoncé à la religion de la majorité et avoir adhéré à une religion en provenance de l'étranger. Mais, il arrivait aussi qu'il rejoigne des communautés en proie à de sanglantes persécutions! Tout autant que les généreux et plus brillants des missionnaires, ces dizaines de milliers de chrétiens qui moururent martyrs au Japon, au Vietnam, en Corée, en Chine et ailleurs ont merveilleusement contribué à écrire les plus belles pages de la Mission en Asie.

Même en dehors du contexte des persécutions, nous savons combien fut importante la contribution des chrétiens eux-mêmes à la diffusion de l'Évangile et à la naissance de nouvelles communautés chrétiennes. Le cas des débuts de l'Église en Corée est bien connu. Mais, ailleurs aussi, c'était souvent les chrétiens du pays qui faisaient progresser la Mission. Les missionnaires le reconnaissaient bien volontiers. C'était souvent grâce aux catéchistes ou à d'autres laïcs qu'ils réussissaient à pénétrer dans de nouveaux milieux et à présenter le Message chrétien à ceux qui n'en avaient pas encore entendu parler.

A noter encore que les missionnaires les plus connus ne sont pas nécessairement ceux dont l'activité fut la plus féconde. Certains missionnaires ont accédé à la notoriété soit parce qu'ils ont effectivement fait preuve d'un grand zèle et ont beaucoup entrepris, soit parce qu'ils étaient particulièrement perspicaces et ont su percevoir, mieux que d'autres, les vrais besoins de la mission, soit encore tout simplement parce que divers organismes se sont employés à mettre en exergue leurs réalisations ou leur vision missionnaire. Il ne s'ensuit pas que leur contribution à la Mission ait été plus décisive que celle de missionnaires qui, sans jamais accéder à la notoriété, ont consacré leur vie, jour après jour, à la formation de chrétiens ou que celle des religieuses qui ont passé leur vie à témoigner humblement de la tendresse de Dieu. L'histoire de la Mission est avant tout l'histoire des chrétiens eux-mêmes.

 

Conclusion

 

Pour un Institut missionnaire, comme pour une Congrégation religieuse, un retour aux sources n'est pas inutile. Il est important de retrouver le souffle qui avait animé les fondateurs et de s'en inspirer. Il est bon de prendre conscience des mérites de ceux qui nous ont précédés. Mais les besoins de la Mission, comme le regard que nous portons sur l'activité missionnaire, évoluent. On ne peut donc pas toujours trouver dans la vie et les programmes de nos devanciers les réponses aux questions concrètes qui se posent plusieurs siècles plus tard.

Il existe cependant un certain nombre de données de base qui perdurent. Jean-Paul Il en énumère quelques-unes dans son encyclique sur la Mission.

Pour les missionnaires d'aujourd'hui, comme pour ceux des siècles passés, les motivations missionnaires doivent être enracinées dans la contemplation du mystère de Dieu qui a « tant aimé le monde qu'il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas et ait la vie éternelle » (Jn 3,16). « L'avenir de la mission dépend en grande partie de la contemplation. Le missionnaire, s'il n'est pas un contemplatif, ne peut annoncer le Christ d'une manière crédible » (RM 91), écrit Jean-Paul II.

Aujourd'hui, comme hier, soit qu'il reste chez lui, soit qu'il parte dans des « pays lointains », le missionnaire doit s'appuyer sur la présence réconfortante du Christ qui l'accompagne à tout instant dans la vie. « N'aie pas peur... continue de parler... car je suis avec toi », dit le Seigneur lui-même à St Paul au cours d'une nuit, dans une vision (Ac 18, 9-10) (RM 88).

L'aventure missionnaire ne fut jamais une tâche facile. Aujourd'hui, comme hier, le missionnaire doit affronter toutes sortes d'incompréhensions et de difficultés. II doit néanmoins rester confiant et refléter la joie intérieure de celui qui se sait aimé de Dieu et qui a envie de le dire. « La caractéristique de toute vie missionnaire authentique est la joie intérieure qui vient de la foi. Dans un monde angoissé et opprimé par tant de problèmes, qui est porté au pessimisme, celui qui annonce la Bonne Nouvelle doit être un homme qui a trouvé dans le Christ la véritable espérance » (RM 91).