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Saint François-Isidore Gagelin

François-Isidore Gagelin est né le 10 mai 1799, à Montperreux, dans le Doubs. Il fut baptisé, discrètement, par un prêtre réfractaire, le 14 juillet. Son père décéda lorsqu'il eut deux ans, et ses deux sœurs aînées prirent soin de lui. Dès l'âge de cinq ans, il annonça son désir de devenir prêtre.

À cette époque, le Concordat a été signé ; diocèses et paroisses se réorganisent. Le jeune François-Isidore fut accueilli dans une école ouverte par le curé de la paroisse et y passa une scolarité positive. À onze ans, alors qu’il pleuvait et qu’il se trouvait dans les champs, sa sœur accourut pour lui porter des vêtements secs. François-Isidore refusa l’offre et dit : « Je veux m’endurcir pour aller prêcher dans des pays lointains ». En effet, après la Révolution, les curés des paroisses s’efforçaient d’élargir les horizons des fidèles en leur présentant des figures édifiantes de missionnaires ad gentes.

Le jeune Gagelin fit ses études au collège de Pontarlier, au petit séminaire de Dôle, et enfin au grand séminaire de Besançon. En 1818, il rejoint le Séminaire des Missions Étrangères, alors que sa famille pleure son départ. Il déclara alors : « Ma mère, vous m’êtes bien chère. Mais le bon Dieu m’appelle aux missions ; vous n’oseriez pas vous opposer à sa volonté ?».

Le 28 novembre 1820, il embarqua à Bordeaux sur un navire qui devait le conduire au Vietnam. « La Rose » était un bateau de bonne qualité, et sept mois après avoir quitté la Gironde, le navire remontait la Rivière des Parfums, mouillait l’ancre devant Huê et tirait une salve de vingt-et-un coups de canons.

Gagelin était arrivé au Vietnam : au mauvais moment.

L’empereur Gia Long venait de mourir après un règne de vingt ans pendant lequel il avait réalisé l’union des royaumes de langue vietnamienne : la Cochinchine et le Tonkin. Ces régions avaient été évangélisées, dès le début du XVIIe siècle, par des religieux espagnols et portugais. Durant la deuxième moitié du siècle, les missionnaires français arrivèrent avec les premiers « vicaires apostoliques » en vue de l’établissement d’une Église locale. Les deux royaumes étaient fréquemment en proie à l’instabilité politique, et les nouvelles chrétientés avaient connu plusieurs persécutions religieuses.

À la fin du XVIIIe siècle, le roi de Cochinchine, détrôné par des usurpateurs, rencontra Mgr Pigneau de Béhaine (évêque d’Adran), pourchassé lui aussi. Les deux proscrits sympathisèrent, et le roi obtint de l’évêque qu’il intéressât à sa cause quelques capitaines de vaisseaux français, en attente, à Pondichéry et à l’Ile de France (Maurice). Trois cent cinquante officiers, matelots et fusiliers marins s’engagèrent donc à la suite du roi de Cochinchine. Ces Français se révélèrent d’excellents instructeurs pour l’armée de Cochinchine. La situation se stabilisant, le roi créa, au début du XIXe, l’empire du Vietnam « de la porte de la Chine à la pointe de Ca Mau » ; il prit le titre d’empereur et le nom de Gia Long. Ce dernier fut reconnaissant envers l’évêque d’Adran et ce fut une période de paix et de liberté pour l’Église du Vietnam.

À l’arrivée de François-Isidore, Gia Long venait de mourir. Son héritier, le nouvel empereur Minh Mang et son Conseil, étaient défavorables aux apports de l’étranger et ne souhaitaient pas un développement des chrétiens.

Il était reproché aux chrétiens d’avoir été enseignés par des Européens, et de croire, qu’au Jugement de Dieu, l’empereur lui-même était l’égal du plus humble des sujets.

D’année en année, la haine de Minh Mang à l’égard du christianisme ne fit que croître, et c’est dans ces conditions que le père Gagelin allait se voir confier un ministère.

Le nouveau missionnaire écrivit alors à sa mère : « Je me porte assez bien, quoique je ne sois pas trop robuste, étant aussi mal nourri, aussi mal couché, éprouvant d’ailleurs les chaleurs excessives du soleil auxquelles les chaleurs qu’on souffre dans notre pays ne sont pas comparables ; il est difficile d’y avoir beaucoup de forces, du moins jusqu’à ce que je sois bien acclimaté. Nous n’avons ni pain, ni vin, mais seulement du riz et du poisson, le tout cuit à l’eau. Nous couchons sur des planches, soit en été, soit en hiver ; à la vérité, l’hiver n’est pas bien rude dans ce pays, il n’y a ni neige, ni glace, ni même de gelées blanches. Les maisons sont ouvertes de tous côtés et avec un habit de toile de coton nous pouvons résister au froid ».

Et d’ajouter : « J’ai déjà commencé à confesser et à prêcher. Cette langue est très difficile à apprendre. C’est une espèce de chant ; un même mot prononcé avec différentes notes a tout autant de différentes significations ; aussi quand les Cochinchinois disent leurs prières, ils font entendre une mélodie si belle, si agréable que je ne me lasse pas de les écouter ».

Peu après l’arrivée de Gagelin, l’évêque coadjuteur, Mgr Audemar, meurt d’hydropisie. Puis le choléra se déclare, frappant les deux missionnaires du séminaire. Gagelin se remet juste à temps pour assister à sa dernière heure son confrère Jarot, et reste seul. Enfin, l’évêque, Mgr Labartette, celui qui venait de l’ordonner prêtre succombe à son tour. Au final, trois missionnaires restent dans la mission de Cochinchine. Le père Thomassin devint supérieur du groupe de missionnaires. Ce dernier avait 29 ans et quatre ans d’expérience du pays ; il mourut moins d’un an plus tard. Il restait alors les pères Gagelin et Taberd. Le second ayant été ordonné quatre ans avant François-Isidore, il devint supérieur de la mission.

À la Cour, l’opportunité de persécuter le christianisme ne faisait pas l’unanimité. Ainsi, Gagelin écrivit : « Nous avons été menacés de persécution. Cependant, comme dans le grand conseil assemblé à ce sujet tous les mandarins n’étaient pas d’accord et que la mère Reine en dissuadait son fils, lui disant que tout roi qui persécute la religion perd son royaume, celui-ci s’en est tenu là pour cette fois ».

Mais comme tous les courtisans connaissaient l’intime résolution de l’empereur, ceux qui voulaient les faveurs de ce dernier le poussaient dans cette voie. Un jour, l’un deux lui cita l’exemple des seigneurs japonais qui, deux cents ans auparavant, avaient anéanti le christianisme à force de supplices. « Laissez-moi faire, répondit-il. J’ai mon plan qui est bien meilleur. » Ce plan, le climat du Vietnam en réalisait la première partie : il n’y avait plus que deux missionnaires dans la mission de Cochinchine. Minh Mang n’avait donc qu’à donner des consignes rigoureuses pour interdire l’entrée de son empire aux étrangers. Le christianisme périrait alors par extinction.

Toutefois, ce plan comportait deux écueils. D’abord, les prêtres locaux qui étaient une vingtaine en Cochinchine. L’empereur les considérait comme beaucoup moins gênants que les prêtres européens ; il les sous-estimait, l’avenir le démontrera, de même qu’il sous-estimait le dévouement des catéchistes et la profondeur de la foi des chrétiens. De plus, quand on ne peut plus pénétrer légalement dans un pays, on peut tenter de le faire clandestinement. Ainsi, deux nouveaux missionnaires, Jaccard et Régereau, arrivaient dans la mission de Cochinchine via le Tonkin. Comme il n’était pas prudent pour quatre prêtres de demeurer ensemble, Taberd resta avec Jaccard dans les environs de Huê et confia Régereau à Gagelin avec pour mission de visiter les chrétientés du Sud. Puis, Gagelin écrit au directeur du Séminaire des Missions Étrangères : « Il y a bientôt quinze jours que je suis arrivé ici en compagnie de M. Régereau. Cette partie de la mission paraît bien malade et j’y vois bien de l’ouvrage au-dessus de mes forces ; Dieu aidant je ferai mon possible pour remplir mon devoir ».

Il est à noter que, dans cette région, le vice-roi de la basse Cochinchine, le maréchal Lê van Duyêt, s’était toujours montré bienveillant à l’égard des chrétiens et des missionnaires. Gagelin écrivit alors : « Le vice-roi qui est ici ne consentira jamais à persécuter la religion chrétienne. L’an passé, on assure que l’empereur lui envoya deux lettres pour ordonner une persécution générale, mais il les a mises en pièces, car il ne craint nullement l’empereur ».

Gagelin visita donc les chrétientés des provinces de Ba-ria et du Dông-nai, et enseigna au petit séminaire de Lai-thiêu, près de Saïgon. Sous le prétexte de services scientifiques, Minh Mang demanda à tous les missionnaires de rejoindre la capitale impériale. La première réaction du vice-roi fut de refuser. Mais Gagelin pensait aussi à ses deux confrères qui habitaient près de Huê. « J’ai cru que pour ne pas exciter le trouble, il fallait céder à la circonstance pour quelque temps. Le Roi avait réellement plusieurs choses à faire traduire, mais dans le fond, il était bien aise de prendre ce prétexte pour retenir les missionnaires et empêcher la prédication de la religion chrétienne dont il est l’ennemi déclaré. »

Ainsi, les deux « anciens », ayant laissé en brousse leurs deux jeunes confrères aux bons soins de mandarins bien disposés, firent leur entrée à Huê le 16 juin 1827. Une maison et une « garde » furent aussitôt mises à leur disposition ainsi que les diplômes et les traitements de mandarins du second degré. Les deux missionnaires acceptèrent le traitement en tant que salaire pour le service qu’on leur demandait, mais ils refusèrent de toucher aux diplômes mandarinaux qu’on voulait leur attribuer. Gagelin expliqua « il avait quitté patrie, famille et biens pour venir ici en tant que maître de religion, que cette dignité dépassait de beaucoup celle de mandarin qu’il ne pouvait donc accepter, qu’au demeurant ils étaient prêts à rendre à Sa Majesté tous les services compatibles avec leur devoir de maîtres de religion ». Les deux missionnaires se mirent à l’ouvrage. Il n’y avait pas que des traductions de lettres et de documents, il y avait aussi à expliquer des cartes géographiques dont l’empereur possédait une importante collection venant de plusieurs pays.

Le 6 février 1828, Gagelin écrivit à sa mère et à ses sœurs : « Nous sommes si mal nourris que nous ne mangeons que par nécessité, nous couchons sur la dure ; je porte une robe de toile, je marche pieds nus ; ce n’est pas que je manque d’argent, au contraire, j’en ai les mains pleines, mais je ne me réserve que le nécessaire, je donne tout aux pauvres et aux malheureux ».

Au bout de six mois, les deux missionnaires firent observer qu’ils avaient traduit tous les documents et expliqué toutes les cartes géographiques, que dès lors leur présence devenait sans objet. Ils adressèrent au souverain une requête dans ce sens ; elle resta sans réponse. Taberd et Gagelin devenaient alors encombrants pour l’empereur. Le fait incroyable de leur refus des diplômes de mandarins s’était su en ville, et la curiosité des villageois ne faisait qu’augmenter. Cette situation provoqua la colère de l’empereur qui chercha à les isoler. Ils firent alors parvenir une lettre au vice-roi de basse Cochinchine, décrivant leur situation. Le maréchal Lê van Duyêt se rendit à Huê en décembre, et s’adressa à l’empereur en ces termes : « Nous oserions persécuter les maîtres européens, dont nous avons actuellement encore le riz entre les dents ? Qui donc a aidé le feu roi à recouvrer ce royaume ? Si le roi ne se rappelle plus le service des missionnaires, c’en est fait du royaume. Mais tant que je vivrai, le roi ne fera pas cela !». Et Minh Mang s’inclina ; les missionnaires furent autorisés à quitter Huê. Parlant de Lê van Duyêt, Gagelin disait : « Il ne lui manque que d’être chrétien ».

Gagelin redescendit alors le long de la côte vers la basse Cochinchine. Au passage, il put contacter les Chams, survivants d’un royaume jadis brillant, absorbé cent ans auparavant par les Vietnamiens. Plus tard, il remonta le Mékong et visita les chrétientés de Bac Liêu, My Tho, Vinh Long et Châu Doc ; il tenta aussi d’entrer en relation avec des tribus des montagnes du Cambodge. Puis, des nouvelles arrivèrent d’Europe. Taberd fut nommé évêque de la Cochinchine et Gagelin provicaire. Un nouveau missionnaire, Cuenot, apporta une lettre : la mère de Gagelin était décédée trois ans plus tôt !

« J’ai pleuré plusieurs fois notre mère bien-aimée, et pendant la messe que j’ai célébrée pour le repos de son âme, j’avais peine à retenir mes larmes. »

Le maréchal Lê van Duyêt, vice-roi de la basse Cochinchine, mourut en août 1832. L’édit de persécution générale contre les chrétiens fut lancé dès le 6 janvier 1833. De nombreux chrétiens s’enfuirent vers les montagnes ; Gagelin ayant appris qu’un certain nombre de chrétiens avaient apostasié en acceptant de marcher sur la croix et craignant que la panique ne s’étende, prit le parti de calmer le jeu et se livra lui-même. Le 23 août 1833, il fit une deuxième entrée solennelle dans la capitale : la cangue au cou ! Jaccard, qui se trouvait alors en résidence forcée à Huê, put venir visiter son confrère dans sa prison. Mais, après le 11 octobre, les visites furent interdites et les missionnaires ne purent communiquer que par lettres grâce à la complaisance de certains gardiens.

Le 12 octobre, Jaccard écrivit à Gagelin : « Je crois devoir vous annoncer sans détour, bienheureux confrère, que nous avons appris que vous êtes condamné à mort, pour être sorti du Dông Nai, où le roi vous avait permis de rester, afin d’aller dans diverses provinces pour y prêcher la religion. D’après ce que nous avons entendu, vous êtes condamné à mourir par la corde ».

Réponse en date du 14 octobre : « La nouvelle que vous m’annoncez me pénètre de joie jusqu’au fond de l’âme. Jamais nouvelle me fit tant plaisir ; les mandarins n’en éprouveront jamais de pareil. La grâce du martyre, dont je suis bien indigne, a été dès ma plus grande enfance l’objet de mes vœux les plus ardents. Je l’ai spécialement demandée au saint sacrifice de la messe ». Telle fut la réponse de Gagelin et Jaccard ne fut pas autorisé à venir le voir.

Le 17 octobre 1833, Gagelin fut amené au lieu de son supplice en présence d’une foule émue. Il put voir le texte de sa sentence de condamnation tracé à l’encre sur une planchette plantée en terre. Ainsi pouvait-on lire : « Coupable d’avoir prêché et répandu la religion de Jésus dans plusieurs parties de l’empire ; en conséquence est condamné à être étranglé ».

Après l’exécution de la sentence, un chrétien demanda l’autorisation d’emmener le corps dans une paroisse voisine, où il fut revêtu des ornements sacerdotaux et inhumé.

L’empereur apprit également avec satisfaction qu’un autre maître de religion, un Vietnamien nommé Pierre Lê Tuy, venait d’être décapité une semaine auparavant.

Toutefois, un doute subsistait dans l’esprit de l’empereur ; il avait entendu parler de la résurrection de Jésus trois jours après sa mort. Minh Mang ordonna l’exhumation du corps de Gagelin pour confirmer son décès, ce qui fut fait.

Cinq ans après la mort de Minh Mang, le corps de Gagelin fut de nouveau exhumé, secrètement cette fois, et remis par Mgr Cuenot à M. Chamaison avant d’être transféré, en janvier 1847, à Paris.

Le père Gagelin a été déclaré Vénérable par Grégoire XVI le 19 juin 1840, puis, le 27 mai 1900, le pape Léon XIII proclamait Bienheureux Isidore Gagelin et plusieurs autres missionnaires, dont Jaccard et Pierre Lê Tuy.

Enfin, le 19 juin 1988, Jean Paul II canonisa les martyrs du Vietnam déjà proclamés Bienheureux.